🧠 Exclure l'armement ?

Les 3 catégories qui font consensus + comment vérifier ton fonds en 15 min.

Faut-il exclure l'armement de ses investissements ?

La réponse instinctive : oui, évidemment, on ne veut pas financer la guerre.

Ne pas vouloir investir dans l’armement est une conviction forte, mais à quoi faisons-nous référence exactement ?

Suite à vos questions sur la différence entre convictions et valeurs, j'ai décidé de lancer une série pour décortiquer les sujets qui divisent en investissement responsable. L’objectif: qu’on ait toutes et tous plus de billes pour identifier et valider ce qui nous correspond afin d’investir ou épargner de façon alignée.

Premier épisode : l'armement.
- Qu’est-ce qui fait consensus et qu’est-ce qui est généralement exclus ?
- Quels critères utilisent ceux qui font des distinctions ? 
- Comment vérifier ce que fait vraiment un fonds ?

N’hésite pas à me répondre directement par mail si tu as des retours suite à cette édition.

Qu'est-ce qui fait consensus et est généralement exclu ?

Certaines armes ne laissent aucun débat même si tu acceptes le principe de défense nationale. Voici les trois catégories qui font consensus et sont généralement exclues :

Type d’armes

Exemples

Pourquoi elles sont exclues

Cadre légal

Armes interdites par des traités spécifiques

Mines antipersonnel, armes à sous-munitions, armes chimiques, armes biologiques

Effets indiscriminés sur les civils, dommages durables (munitions non explosées qui tuent des décennies après les conflits), incompatibilité avec le droit international humanitaire

Conventions d’Ottawa, d’Oslo, Convention sur les armes chimiques, Convention sur les armes biologiques

Armes de destruction massive

Armes nucléaires, armes chimiques, armes biologiques

Risques humanitaires, sanitaires et environnementaux extrêmes

Interdictions partielles ou totales selon la catégorie

Armes autonomes / systèmes létaux autonomes

Systèmes capables de sélectionner et d’attaquer une cible sans contrôle humain suffisant

Problème de responsabilité, risque d’erreur, difficulté à respecter les principes du droit international humanitaire

Pas de traité universel spécifique à ce jour ; cadre existant du droit international humanitaire

Nuance importante : Le nucléaire civil (centrales) divise encore, l’UE le classe dans sa taxonomie verte (énergie de transition), mais beaucoup de fonds l'excluent totalement.

Si on prend une entreprise de défense française très connue comme Thales : elle ne fabrique pas d'armes controversées, elle opère dans un cadre légal strict, ses clients principaux sont des démocraties.

Alors pourquoi certains fonds l'excluent quand même ?

1. Le risque de normalisation.

Accepter la défense conventionnelle, c'est accepter que des entreprises tirent profit de conflits armés, même dans un cadre OTAN, même pour de la "défense légitime", la guerre reste une violence organisée et meurtrière. Financer cette industrie, c'est la rendre acceptable, ordinaire, un secteur comme un autre, alors que ce n’est pas le cas.

2.Le risque de répression 

Les technologies développées à des fins militaires (drones de surveillance, systèmes de reconnaissance, IA tactique) ne restent pas cantonnées aux champs de bataille. Elles peuvent être détournées vers des usages répressifs, y compris par des régimes démocratiques.

Une technologie présentée comme "défensive" aujourd'hui peut devenir offensive demain, ou alimenter une surveillance de masse.

3.La cohérence éthique.

Si on refuse le tabac ou certains pesticides parce qu'ils tuent, comment accepter l'armement, même "défensif" ? 

La distinction entre offensive et défensive est souvent floue sur le terrain : un système de défense anti-aérienne peut protéger des civils, mais aussi couvrir des opérations militaires contestables.

C'est pour ça que certains fonds tracent une ligne nette : 0% armement, quelle que soit la forme. Ces organisations considèrent que la seule façon d'être cohérent, c'est de refuser tout financement, direct ou indirect, de cette industrie.

D'autres gestionnaires font des distinctions plus nuancées. Ce qui devient difficile à ignorer dès qu'on pose la question dans l'autre sens : si personne ne finance la défense, qui nous protège le jour où on en a besoin ?

Et c'est là que l'analyse devient particulièrement révélatrice des différentes philosophies à l'œuvre.

Quels critères utilisent ceux qui font des distinctions ?

Pour les gestionnaires qui n'excluent pas toute la défense, il n'existe pas de grille uniforme, mais plusieurs critères reviennent régulièrement dans leurs politiques.

Critère 1 : Le type d'activité et d'armes

Première distinction : armes controversées (déjà exclues, voir tableau précédent) vs armes conventionnelles vs technologies à double usage.

Armes conventionnelles : Équipements militaires standard (véhicules blindés, systèmes de défense aérienne, munitions classiques) qui ne sont pas interdits par les conventions internationales.

Technologies à double usage : Équipements qui ont à la fois des applications civiles et militaires. C’est par exemple le cas des radars utilisés pour l'aviation civile et militaire, ou les systèmes de cybersécurité pour certaines entreprises et États.

Prenons l’exemple de Thales qui fabrique principalement des systèmes de défense, de la cybersécurité et des équipements ayant des applications civiles et militaires.

Un fonds peut juger cette exposition acceptable, tandis qu’un autre peut l'exclure pour les risques liés au secteur de la défense (risques de normalisation, répression, cohérence éthique.)

Critère 2 : Clients finaux et respect des droits humains

Les fonds ne regardent pas seulement ce qui est fabriqué, mais à qui c'est vendu et dans quel contexte.

Questions posées afin de créer un fonds/ETF :

  • L'entreprise respecte-t-elle les embargos (interdictions de vendre à certains pays décidées par l'ONU ou l'UE) ?

  • Vend-elle à des États accusés de violations graves des droits humains ?

  • A-t-elle un processus fiable pour vérifier que ses équipements ne seront pas détournés vers des usages problématiques ?

Si on reprend l’exemple de Thales : elle opère sous contrôle des autorités françaises et européennes, qui décident à qui elle peut vendre. Un fonds peut juger ce cadre suffisant, mais un autre peut considérer que même dans ce cadre, l'exposition reste problématique.

Critère 3 : Poids de la défense dans l'activité

Ici la question est de savoir à quel point la défense pèse dans l’activité de l’entreprise: est-ce marginal ou est-ce le cœur de métier ?

Pour illustrer ce critère : prenons une entreprise de sidérurgie.
Si 60% de son acier est vendu à l'industrie de l'armement, son profil ESG sera très différent d'une entreprise qui vend 60% de son acier à l'industrie textile. 

Même activité, mais clients très différents.

Critère 4 : Gouvernance et transparence

Ce critère évalue la fiabilité de l'entreprise sur ses pratiques :

  • A-t-elle un historique de scandales (corruption, ventes illégales à des pays sous embargo) ?

  • Fait-elle preuve de transparence sur ses ventes d'armement et ses clients ?

  • S'engage-t-elle publiquement à respecter les conventions internationales sur les droits humains ?

Une entreprise transparente avec une bonne gouvernance sera jugée moins risquée qu'une entreprise opaque ou ayant contourné des règles par le passé.

Ce que ça signifie :

Deux fonds ESG peuvent arriver à des décisions opposées :

  • Le fonds A peut refuser toute exposition au secteur de la défense, quelle que soit la nature de l'activité

  • Le fonds B peut accepter certaines entreprises qui respectent les conventions internationales, vendent dans un cadre contrôlé, et maintiennent une gouvernance transparente

Chaque fonds met le curseur à un endroit différent selon les valeurs et la politique de la maison.

Comment vérifier ce que fait vraiment un fonds ?

Imaginons que tu te lances et veuilles commencer avec un ETF répliquant un indice mondial, mais que tu préfèrerais ajouter un filtre investissement responsable pour exclure ce qui ne correspond pas à tes valeurs. 

Trois ETF sont en lice après avoir vérifié des critères majeurs comme la liquidité, les frais, écart de suivi, politique de dividendes etc.

Si tu as un doute et souhaites vérifier leurs positions sur l’armement, voici ce que tu peux faire en utilisant le nom exact ou le numéro d’identification (ISIN) de l’ETF.

Check 1 : Le document SFDR (durabilité)

QUOI chercher :

La méthodologie, comment le fonds définit sa politique d’investissement durable.

OÙ le trouver :

  • Google : "[Nom du fonds] SFDR" ou "[ISIN] SFDR"

  • Ou sur le site du gestionnaire, section "Documentation" du fonds

  • Nom du document : "SFDR Disclosure" ou "Article 8/9 disclosures"

COMMENT le lire :

Ouvre le PDF, cherche (Ctrl+F) : "exclusion" ou "armes" ou "weapons" ou "defense".

Exemple de ce que tu peux y trouver :

"Exclusions sur les armes controversées, les armes nucléaires, les armes conventionnelles, les armes à feu civiles."

POURQUOI ce document :

C'est le seul document qui détaille précisément ce qui est exclu. Le prospectus (300-500 pages) est trop long et général, le KID (2-3 pages) est trop synthétique.

Temps nécessaire : 5 minutes

Check 2 : Vérifier la liste complète des positions

QUOI chercher :

La liste complète (pas juste le top 10) des entreprises détenues.

POURQUOI le top 10 ne suffit pas :

Les entreprises de défense ont rarement un poids suffisant pour être dans le top 10 d'un fonds monde. 

Elles peuvent être présentes avec 0,5% ou 1% du portefeuille sans apparaître dans le top 10.

OÙ la trouver :

  • Site du fournisseur d’ETF : section "Composition complète" ou "Full holdings" (parfois téléchargeable)

  • Ou contacte directement ton conseiller : "Pouvez-vous me fournir la liste complète des positions de ce fonds ?"

COMMENT la lire :

Cherche (Ctrl+F) dans le fichier : "Thales", "Dassault", "Lockheed", "Northrop", "BAE", "defense", "aerospace & defense".

CE QUE TU VÉRIFIES :

S'il y a des entreprises que tu ne veux absolument pas financer avec ton épargne.

Temps nécessaire : 5-10 minutes.

Check 3 (optionnel) : La politique ESG du fournisseur d’ETF

QUOI chercher :

La politique générale du gestionnaire sur tous ses fonds et ETF.

OÙ la trouver :

Google : "[Nom du gestionnaire] Responsible Investment Policy"

COMMENT la lire :

Cherche la section "Exclusions sectorielles" ou "Sectoral exclusions" ou "Controversial weapons".

CE QUE TU TROUVES :

Les règles générales : quelles armes sont exclues, quels seuils, quelles conventions internationales sont respectées (Ottawa, Oslo).

POURQUOI ce document :

Pour comprendre l'approche globale du fournisseur, est-il sérieusement engagé, si oui comment ?

Temps nécessaire : 10 minutes (optionnel)

Pour conclure

Refuser l'armement, est-ce défendre la paix, ou se désengager de sa protection ?

Je sais que la question peut sembler abstraite et avoir l’air d’un pur exercice intellectuel, mais elle est sincèrement pertinente à l’heure où les équilibres géopolitiques se reconfigurent sous nos yeux et que l'Europe parle à nouveau de réarmement comme d'une nécessité vitale.

Ce qui est certain : savoir où tu places ton curseur est la condition pour agir avec cohérence.

J'espère que cette édition t’aura donné les clés pour mieux comprendre les enjeux autour de l'armement en finance, et surtout, pour vérifier que les fonds dans lesquels tu investis mettent bien ton argent au service de tes valeurs et de tes convictions.

Prenez soin de vous,
Nessrine

P.S. : Merci à Pauline d’avoir posé sa question sur la différence entre convictions et valeurs, cette édition est directement inspirée par ce retour. N'hésite pas à répondre à cet email avec les sujets que tu voudrais qu'on décortique.

Mon livre est coup de coeur FNAC ! 🙂 
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Rappel important : Ce contenu est uniquement éducatif, pas un conseil d'investissement. Pensez à faire vos propres recherches avant de vous lancer.
Et souvenez-vous que tous les placements, ETF inclus, comportent des risques de perte en capital.